« En quoi nos vies réelles et les théories des économistes sont-elles liées? »
C’est avec cette question en tête que je vais voir Jean, l’économiste pessimiste – optimiste, qui écrit des livres comme s’il dansait, avec du rythme, des alternances de douceur et de force, des enchaînements inattendus…
« Ça dépend », me répond-il …
Jean – Ça dépend des économistes et de leurs théories! En gros, on a, d’un côté, des économistes « orthodoxes » libéraux ou néolibéraux, dont les théories servent à justifier la « libre concurrence », la supériorité du marché capitaliste sur les autres organisations (services publics, coopératives, associations…) et qui estiment, par exemple, que s’il y a du chômage c’est d’abord la faute aux chômeurs.
De l’autre côté, les économistes « hétérodoxes », certes divers, essaient de replacer l’économie dans la société, son histoire, son environnement naturel, et insistent sur les vertus de la coopération et l’importance des biens communs naturels (exemple: le climat) et sociaux (santé publique, enseignement public, etc.).
Dominique – La croissance dont les médias nous rebattent les oreilles, c’est quoi? Et pour qui ?
Jean – La croissance est celle d’une grandeur qui s’appelle le PIB (produit intérieur brut), déduction faite de l’inflation. Cela semble très compliqué, mais, en fait, c’est approximativement la croissance des quantités produites par an dans un pays. Cette croissance ne tient aucun compte des critères humains, sociaux (les inégalités, par exemple) et écologiques.
Le PIB mesure tout, sauf ce qui fait que la vie vaut d’être vécue.
On peut avoir une belle croissance économique, et des résultats sociaux et écologiques catastrophiques, comme le montre l’exemple des États Unis depuis 40 ans.
Dom – L’urgence climatique et environnementale, la pauvreté, le chômage, les logements pas isolés, les cancers pédiatriques… Ces problèmes peuvent-ils être résolus par la croissance ?
Jean – Non seulement aucun de ces enjeux n’exige de la croissance, mais dans bien des cas cette dernière risque de les aggraver. La vive croissance de la production agricole « industrielle et chimique » de l’après seconde guerre s’est accompagnée de fortes régressions sanitaires et
écologiques.
Quant aux inégalités, c’est une question de partage des richesses, beaucoup plus que de taille du gâteau!
Dom – Lu dans Le Monde: « Bruno Le Maire pousse Michel Barnier à tailler dans les dépenses publiques »… À quoi ça va bien pouvoir servir?
Jean – Bruno Le Maire est un dangereux idéologue. Son bilan économique est désastreux, mais il poursuit dans sa religion du « moins d’impôts, moins d’État, moins de services publics, moins de protection sociale, c’est bon pour… la croissance ».
Or si la dette publique de la France a bondi ces dernières années, ce n’est pas parce que l’État a trop dépensé, c’est parce que lui et Emmanuel Macron ont réduit les recettes de l’État année après année par le biais de cadeaux fiscaux aux plus riches et aux grandes entreprises privées.
La baisse des recettes publiques est la cause principale de l’excès de dette. On peut douter que Michel Barnier revienne sur cette stratégie.
Dom – Et si on s’en balance, de la croissance, pour se concentrer sur la solidarité, le partage et le bien-vivre?
Jean – Se débarrasser du culte de la croissance n’a rien à voir avec une austérité punitive. Une société « post-croissance » est nécessaire et désirable. Nécessaire pour éviter à l’humanité des risques majeurs pouvant aller jusqu’à un effondrement que certains annoncent, en particulier sous l’effet du climat déréglé et de la biodiversité en chute libre.
Mais surtout désirable parce qu’il y aura certes des « moins », mais aussi beaucoup de « plus » et de « mieux ». Un exemple: manger moins de viande rouge produite industriellement, mais manger des choses plus saines, ayant plus de goût, venant de circuits courts, et sans gaspiller de nourriture, c’est un mélange de « moins », de « plus », et de beaucoup de « mieux »!
Dom – Alors, quels « plus » dans une société post-croissance ?
Jean – Par exemple…plus d’activités où l’on prend soin des gens, plus de logements sociaux consommant très peu d’énergie, plus de biens qui durent longtemps, qu’on peut réparer, rénover, recycler, plus d’alimentation saine, plus de temps libre choisi et plus de relations sociales, amicales et familiales, plus d’air pur dans les villes et de qualité des eaux, plus d’espaces naturels reconquis et de biodiversité, plus de sens au travail, plus d’égalité, de démocratie, et de participation citoyenne.
On pourrait presque parler de croissance de ce qui compte le plus pour bien vivre individuellement et collectivement, et de décroissance de ce qui détériore aussi bien le lien social que la planète, de ce qui nuit à la santé humaine, sociale et écologique.
Dom – Et l’emploi? …me diront-ils
Jean – Les secteurs où la transition écologique et sociale serait créatrice d’emplois sont plus nombreux que ceux où il faudrait négocier des réductions de l’emploi en veillant à sécuriser les parcours professionnels.
Plus d’emplois avec plus d’agriculture biologique et de proximité, plus d’emplois avec les énergies renouvelables que dans les grandes centrales à risques, plus d’emplois dans un commerce plus proche, plus d’emplois pour la rénovation thermique des logements et bâtiments (et les gens paieraient moins de facture d’énergie et d’eau), plus d’emplois si on développait les activités de recyclage et de réparation, les activités de soin et d’accompagnement des personnes âgées et de la petite enfance, et plus d’emplois dans la santé publique et l’éducation, etc, etc…
Dom – Finalement, l’économie, c’est beau!

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